23 juin 2016, le Royaume-Uni vote pour le Brexit. 8 novembre 2016, Donald Trump devient président des États-Unis. Pour le sociologue italien Alessandro Gandini, ces deux événements ne sont pas seulement des séismes politiques : ce sont les symptômes les plus visibles d’une mutation profonde de la société occidentale. Selon lui, la nostalgie est devenue l’esprit du temps du début du XXIe siècle. Et derrière cette nostalgie se cache l’effondrement d’un modèle de société que l’on croyait éternel. C’est ce qu’il explique dans son essai Zeitgeist Nostalgia (Zero Books, 2020).
La fin de la « vie bonne » du XXe siècle
Mais qu’est-ce qui a donc changé ? Pour Gandini, la réponse est claire : la fin du travail stable. Pendant l’après-guerre, l’Occident a vécu ce que les historiens appellent l’Âge d’or du capitalisme : croissance soutenue, plein emploi, montée d’une classe moyenne salariée, consommation de masse. Tout cela s’organisait autour d’un script collectif que Gandini, à la suite de la théoricienne américaine Lauren Berlant, nomme l’idéal de la « good life », la vie bonne. Le scénario était simple, presque mécanique : on trouve un emploi stable, on se marie, on achète une maison, on l’équipe, on a des enfants, on prend sa retraite à temps pour voir ses petits-enfants grandir. Le rêve américain comme programme de vie, exporté à toute l’Europe occidentale.
Ce modèle a fonctionné, et c’est précisément pour cela qu’il a façonné l’imaginaire d’une génération entière : les Baby Boomers. Éduqués par la publicité et la télévision, ils ont grandi en croyant que ce monde-là durerait toujours, et qu’il serait transmissible. Puis 1971 arrive : les États-Unis abandonnent les accords de Bretton Woods, une récession mondiale s’enclenche, et le néolibéralisme s’installe pour de bon dans les années 1980. Le travail devient flexible, précaire, mondialisé. Les frontières entre vie professionnelle et vie privée se brouillent. La Génération X est la première à recevoir la promesse de la « bonne vie » sans en avoir les moyens. Gandini relit Fight Club et Trainspotting comme les chroniques cultes de cette désillusion. Puis vient le krach de 2007-2008, et avec lui l’entrée dans ce que la journaliste américaine Sarah Kendzior appelle l’économie post-emploi : avoir un travail ne signifie plus avoir un revenu décent, ni même un emploi stable. Le pacte social du XXe siècle s’effondre.
La nostalgie régressive : Brexit, Trump et les « monstres »
C’est là, dans ces décombres, que la nostalgie devient politique. Gandini reprend une formule de la théoricienne Svetlana Boym : « la nostalgie non interrogée engendre des monstres ». Make America Great Again, Take Back Control : ces slogans ne sont pas des programmes, ce sont des fantasmes de retour. Retour vers quand, exactement ? Vers ce monde d’avant : nations homogènes, frontières dures, hommes blancs aux emplois industriels stables, femmes au foyer, certitudes religieuses. Gandini montre, données à l’appui, que les zones les plus pro-Brexit sont aussi les moins multiculturelles, les plus âgées, les moins diplômées – les zones où l’on a peur de l’immigration plus qu’on ne la subit. Aux États-Unis, le « flyover country », ces régions désindustrialisées du Midwest que la côte ignore, devient le bastion d’un Trump promettant de ressusciter des emplois miniers que rien ne ressuscitera. La nostalgie régressive, dit Gandini, est la riposte des perdants de la mondialisation à un monde qui ne tient plus ses promesses, et elle réveille au passage tout ce que le XXe siècle pensait avoir refoulé : racisme, xénophobie, nationalisme, antiféminisme.
Gandini ajoute ici une nuance précieuse : la nostalgie n’est pas une pathologie nouvelle, elle est récursive. Le romantisme du début du XIXe siècle, le mouvement décadent de la fin du même siècle, étaient déjà des moments nostalgiques précédant de grandes mutations. La nostalgie est le marqueur culturel des points de bascule.
La nostalgie progressiste : les hipsters
Mais il existe une seconde forme de nostalgie, que Gandini qualifie de progressiste. Et si les hipsters, avec leurs barbes soignées, leurs chemises à carreaux et leur flat white à 6 euros la tasse, étaient en train d’inventer autre chose ? Le hipster, démographiquement, c’est le Millennial diplômé sans débouché : fort capital culturel, faible capital économique. Privé du statut social que devait lui conférer son diplôme, il invente une autre forme de distinction, non plus par la possession matérielle, mais par le goût, l’authenticité, la connaissance des micro-différences (la bière artisanale, le vin nature, le pain au levain). Gandini appelle ce mécanisme la « distinction marginale ».
Mais derrière l’esthétique se joue quelque chose de plus profond. À travers le portrait d’Aurora, boulangère à Milan, et de Xabier, restaurateur à Londres engagé dans le vin nature, il décrit ce qu’un de ses interlocuteurs nomme le rétrofuturisme : revenir en arrière pour aller de l’avant. Renouer avec des techniques pré-industrielles non par passéisme, mais comme alternative concrète à un capitalisme industriel devenu écologiquement et humainement insoutenable. Le travail manuel, dévalorisé au XXe siècle, redevient une source de sens, précisément parce que le travail intellectuel salarié promis aux diplômés n’existe plus en quantité suffisante. La culture hipster, conclut Gandini, est l’esquisse maladroite, contradictoire, souvent récupérée par le marketing, mais réelle, d’un nouvel idéal de « vie bonne » pour l’après-emploi.
Une société sans emploi, vraiment ?
Dans son essai, Gandini introduit la notion de société post-emploi : une société où le contrat de travail stable cesse d’être la norme, remplacé par une constellation de « gigs », de missions, de freelances, de plateformes. L’économie des plateformes (Uber, Deliveroo, etc.) n’est pas une anomalie, c’est l’avant-garde. Son trait distinctif n’est pas tant la précarité (le travail précaire existait avant) que l’invisibilisation des rapports de production : votre patron est devenu un algorithme. Gandini évoque ce moment glaçant où, pendant l’attentat de London Bridge en 2017, l’algorithme d’Uber a automatiquement augmenté les prix à mesure que les victimes tentaient de fuir : la machine ne savait pas qu’il y avait un attentat, elle voyait seulement une explosion de demande. Face à cela, certains à gauche défendent une utopie post-travail – automatisation totale, revenu universel, libération de l’humanité par les machines. Gandini en reconnaît les fragilités, mais plaide pour la défendre comme imaginaire. Parce que c’est, dit-il, à peu près la seule fantaisie collective tournée vers l’avenir que produise notre époque. Tout le reste regarde en arrière.
Le vrai diagnostic : nous ne savons plus imaginer le futur
Si la nostalgie a triomphé, selon Gandini, c’est parce que notre capacité collective à imaginer l’avenir est morte. Pour lui, ce n’est pas un hasard : la « vie bonne » du XXe siècle et l’idée même de progrès reposaient sur le même socle – la croyance qu’un avenir collectif désirable était possible. Les deux s’effondrent ensemble. Le sociologue Hartmut Rosa parle d’une accélération sociale telle qu’elle a brisé notre rapport au temps ; Mark Fisher rappelle qu’il est plus facile aujourd’hui d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ; Simon Reynolds note que les promesses du futur – voitures volantes, vacances sur la Lune, robots domestiques – ne sont jamais venues, et qu’à leur place nous avons reçu des smartphones qui nous servent essentiellement à regarder le passé.
La question n’est donc pas : comment nous débarrasser de la nostalgie ? Mais : qu’est-ce qui vient après ? Le livre se referme sans réponse définitive. Gandini évoque prudemment des signaux faibles, comme Extinction Rebellion, qui suggèrent qu’un imaginaire progressiste de l’avenir pourrait reprendre forme. Mais il refuse les promesses faciles. « Good luck, folks » – bonne chance, les amis. C’est sur cette formule un peu désabusée que se clôt l’essai.