Le 23 mars 2026, l’Alternative für Deutschland (AfD) a réalisé son meilleur score jamais enregistré dans un Land de l’Allemagne de l’Ouest : environ 20 % des voix en Rhénanie-Palatinat. Deux semaines plus tôt, le parti avait déjà créé la surprise en obtenant 18,8 % au Bade-Wurtemberg, l’une des régions les plus prospères d’Europe. Près de 37 % des ouvriers y auraient voté AfD, et quelque 200 000 anciens abstentionnistes se seraient tournés vers le parti. Longtemps cantonnée à ses bastions de l’ex-RDA, l’AfD ne peut donc plus être considérée comme un phénomène purement est-allemand. Mais comment en est-on arrivé là ? C’est exactement la question que pose la journaliste Sally Lisa Starken dans Zu Besuch am rechten Rand – Warum Menschen AfD wählen (Heyne, 2025). Pour y répondre, elle a parcouru toute l’Allemagne, visité des meetings de l’AfD, parlé avec des électeurs et interrogé des chercheurs.
De la crise de l’euro au rejet de l’étranger : la métamorphose d’un parti
L’AfD a été fondée en 2013, à l’origine comme un parti eurosceptique. Son déclencheur : les plans de sauvetage de la Grèce et la fameuse déclaration d’Angela Merkel sur le caractère « alternativlos » (sans alternative) de l’aide européenne. Le nom du parti est né de cette formule : il se présente comme l’« alternative ».
Mais très vite, la critique de l’euro a laissé place à un tout autre sujet : l’immigration. Starken montre que ce virage était en germe dès les premiers programmes du parti, qui contenaient déjà des positions conservatrices sur la famille, le genre et l’immigration. L’euroscepticisme n’était qu’un ouvre-porte, pour des thèmes populistes qui se sont glissés par la fente.
La crise des réfugiés de 2015 a été le véritable accélérateur. En parallèle, les forces les plus radicales du parti, emmenées par Björn Höcke, un ancien professeur d’histoire qu’un tribunal a jugé licite de qualifier de « fasciste », ont pris le dessus. Le fondateur Bernd Lucke, puis Jörg Meuthen, ont quitté le navire. L’AfD est passée d’un parti eurocritique à un parti en grande partie classé d’extrême droite par le renseignement intérieur allemand.
Le « nous » contre « les autres » : la mécanique populiste
Au cœur du succès de l’AfD, il y a un schéma simple que Starken décortique en détail : la division du monde entre « nous » et « les autres ».
Le « nous », ce sont « les vrais Allemands », des gens honnêtes et travailleurs, victimes de la situation actuelle. « Les autres », ce sont trois groupes : l’élite politique (« ceux d’en haut »), les étrangers (« ceux qui viennent de l’extérieur ») et les plus démunis (« ceux d’en bas »). Trois ennemis désignés pour un seul récit : « on » nous prend ce qui nous revient.
Ce schéma fonctionne parce qu’il s’appuie sur des angoisses réelles. La pauvreté a augmenté en Allemagne au cours des dix dernières années. Les inégalités de revenus se sont creusées. Beaucoup de gens ont peur du déclassement social, même quand ils ne l’ont pas encore vécu. La promesse d’ascension sociale qui existait autrefois ne tient plus.
Sur cette angoisse viennent se greffer les crises successives : le Covid et le sentiment de ne pas avoir été entendu sur les mesures sanitaires, la guerre en Ukraine et la peur de l’escalade, l’inflation qui rogne le pouvoir d’achat. À chaque fois, l’AfD applique la même recette : elle désigne un coupable et propose une solution simple. Les étrangers coûtent trop cher. Le gouvernement ment. Les médias cachent la vérité.
La machine TikTok et la normalisation du discours
Le succès de l’AfD s’explique aussi par sa stratégie numérique. Le parti domine TikTok de manière écrasante. Chiffre vertigineux : une seule vidéo de la faction AfD au Bundestag cumule en moyenne 458 000 vues, soit plus que toutes les autres factions parlementaires réunies.
Les députés AfD tiennent désormais leurs discours au Bundestag en format TikTok : 30 à 60 secondes, un message émotionnel, un ennemi désigné. Les autres partis mettent cinq minutes à formuler une idée. L’AfD dispose même d’un studio vidéo dédié pour ses parlementaires.
Mais le consultant en communication Johannes Hillje avertit : TikTok n’est pas la cause, c’est le moyen. Ce qui fait voter AfD, c’est l’environnement social : les parents qui votent AfD, les amis qui en parlent. TikTok est un amplificateur, pas un déclencheur.
Cette normalisation ne vient d’ailleurs pas seulement de l’intérieur de l’Allemagne. Elle est aussi portée par une partie de la nouvelle droite américaine. Elon Musk a soutenu publiquement l’AfD à de nombreuses reprises sur X, a reçu Alice Weidel sur sa plateforme et a appelé ses abonnés à voir dans ce parti le « seul espoir » de l’Allemagne. JD Vance, de son côté, a attaqué à Munich le principe allemand de mise à distance de l’extrême droite, avant de rencontrer Alice Weidel. Leur rôle ne doit pas être exagéré : ni Musk ni Vance n’ont créé le vote AfD. Mais ils contribuent à quelque chose de décisif : faire apparaître ce parti non plus comme une exception allemande sulfureuse, mais comme la branche locale d’une internationale populiste plus large, qui relie désormais Berlin, Washington et les grandes plateformes numériques.
La question de l’Est
Pendant longtemps, l’AfD a surtout été perçue comme un parti d’Allemagne de l’Est. Et ce n’était pas faux. Le livre rappelle plusieurs raisons à cela : la socialisation dans un régime autoritaire, le choc brutal de la réunification, les pertes d’emploi massives après 1990, et le sentiment durable, chez beaucoup d’habitants de l’ex-RDA, d’être restés des citoyens de seconde zone. En Allemagne de l’Est, beaucoup ont eu le sentiment d’avoir gagné en liberté, mais perdu en sécurité. Ce basculement a laissé des traces profondes.
Mais Sally Lisa Starken montre que cette explication ne suffit plus. L’AfD n’est plus seulement forte à l’Est : elle progresse désormais aussi à l’Ouest. La journaliste Valerie Schönian, citée dans le livre, rappelle ainsi qu’en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, autant de personnes ont voté AfD aux européennes que dans le Brandebourg, la Saxe-Anhalt et la Thuringe réunis. Autrement dit, les ressorts de ce vote ne sont pas propres à l’ex-RDA.
La précarité, le sentiment de déclassement, les services publics qui fonctionnent mal, la méfiance envers les élites ou l’impression d’être oublié existent aussi à l’Ouest. Ils ont été plus visibles et plus violents à l’Est, mais ils ne s’y limitent plus. Les élections de mars 2026 en Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat l’ont montré clairement : l’AfD n’a plus besoin de la seule spécificité est-allemande pour progresser. Désindustrialisation, angoisses liées à l’énergie et au climat, fatigue démocratique : ces carburants fonctionnent aujourd’hui aussi bien à Stuttgart qu’à Dresde.
« L’AfD n’est pas un orage, c’est un climat »
Pour éclairer la progression de l’AfD, Sally Lisa Starken s’appuie aussi sur les travaux du sociologue Wilhelm Heitmeyer. Dès 2002, celui-ci mettait en garde contre un « fossé de représentation » : des citoyens ne se sentent plus représentés, et la droite radicale profite de ce vide.
Son idée est simple : l’AfD n’est pas un accident. Elle est le résultat de longues années d’inégalités sociales, de dérégulation et d’affaiblissement du lien politique. Puis les crises se sont succédé – du 11-Septembre à l’inflation, en passant par la crise financière de 2008, le Covid et la guerre en Ukraine – sans que les partis traditionnels réussissent à recréer de la stabilité ou de la confiance.
Heitmeyer résume cela par l’expression de « nationalisme radical autoritaire ». Ce courant repose sur trois éléments : la volonté d’une société plus autoritaire et plus homogène, l’idée d’une supériorité de la culture allemande, et une stratégie politique fondée sur la peur et sur la fabrication d’ennemis. Dès lors, une partie des électeurs ne demande plus seulement une alternance. Elle réclame un autre ordre politique.
Le piège de la copie : quand les partis traditionnels courent après l’AfD
Le livre montre aussi que la progression de l’AfD ne s’explique pas seulement par sa propre stratégie. Elle tient aussi aux erreurs de ses adversaires. Sally Lisa Starken décrit comment la CDU de Friedrich Merz, le SPD d’Olaf Scholz et même la CSU de Markus Söder ont repris des éléments de langage de l’AfD sur l’immigration. Merz parlant des réfugiés qui « se font refaire les dents pendant que les Allemands n’obtiennent pas de rendez-vous ». Scholz prônant des « expulsions à grande échelle ». Söder évoquant des quartiers où l’on ne se sent « plus chez soi ».
Résultat : les électeurs préfèrent l’original à la copie. Une étude des universités de Mannheim, Vienne et Oxford, portant sur douze pays d’Europe de l’Ouest entre 1976 et 2017, montre que lorsque les partis établis se rapprochent des positions de l’extrême droite, ils envoient davantage d’électeurs vers celle-ci qu’ils n’en récupèrent.
Et maintenant ?
Sally Lisa Starken ne prétend pas avoir trouvé la recette pour lutter contre la progression de l’AfD. Mais elle dégage trois leçons de son enquête.
Premièrement, la socialisation compte énormément. On ne naît pas électeur de l’AfD, on le devient par son milieu, ses angoisses, son sentiment d’injustice, son rapport à l’information. Comprendre ce parcours, ce n’est pas excuser, c’est se donner les moyens d’agir.
Deuxièmement, les partis démocratiques doivent cesser de courir derrière l’AfD et proposer leur propre récit. Des réponses concrètes aux angoisses réelles : logement, retraites, transports, éducation.
Troisièmement, il faut parler. Pas pour convaincre à tout prix, mais pour maintenir le lien. La conseillère en communication Franzi von Kempis le résume : les personnes radicalisées sont plus faciles à atteindre par les sentiments que par les arguments. La famille et les amis sont « la concurrence la plus dangereuse » pour les leaders extrémistes. Maintenir la relation, c’est garder la porte ouverte.
L’AfD ne disparaîtra pas demain. Sa base électorale s’élargit, y compris dans l’Ouest riche et industriel. Ce que montre le livre de Starken, c’est que cette progression n’est pas une fatalité, à condition de comprendre pourquoi les gens votent AfD, au lieu de simplement les stigmatiser. Et à condition de leur proposer autre chose que la répétition en sourdine des slogans de l’AfD.