En regardant le débat « Vérité : Vivons-nous un moment orwellien ? » diffusé dans l’émission C Politique le 7 décembre 2025, j’ai repensé à l’essai de James Conant consacré à la pensée de George Orwell : Orwell ou le pouvoir de la vérité (Agone, 2012). Le philosophe américain y développe une lecture originale et puissante de l’œuvre orwellienne. Contre une certaine tradition intellectuelle de gauche incarnée par des penseurs comme Richard Rorty ou Michel Foucault, qui considèrent le concept de vérité objective comme dépassé, dogmatique voire réactionnaire, Conant montre que la force d’Orwell réside précisément dans sa défense acharnée de ce concept. Plus radicalement encore, il démontre qu’Orwell a placé au fondement de sa critique du totalitarisme non pas le concept de liberté, comme on pourrait s’y attendre, mais celui de vérité.
Cette perspective permet de relire 1984 sous un jour nouveau : le véritable danger incarné par O’Brien, le tortionnaire du Parti, n’est pas tant sa brutalité que sa sophistication intellectuelle. O’Brien professe en effet qu’il n’existe aucune réalité objective et que « tout est construit », anticipant ainsi les dérives d’un certain relativisme « postmoderne » contemporain qui menace, selon Conant, les fondements mêmes de la liberté.
Ce débat télévisé illustre un paradoxe au cœur même de la pensée orwellienne : dénoncer l’orwellisation du discours politique exige d’abord de ne pas en faire un marqueur partisan. Les inquiétudes suscitées par le trumpisme et son rapport conflictuel à la vérité factuelle sont compréhensibles : relativisation du fait établi, soupçon jeté sur toute instance d’expertise, usage stratégique du doute et de la contradiction pour désorienter le public. Toutefois, ce type de dérive ne constitue ni une rupture historique ni une anomalie propre à un camp politique donné. Les démocraties contemporaines ont régulièrement eu recours à des formes plus ou moins assumées de manipulation du réel. Il ne s’agit pas d’affirmer que toutes ces manipulations se valent – certaines relèvent de l’opportunisme conjoncturel, d’autres d’une stratégie systémique de destruction de la notion même de vérité vérifiable. Mais réduire ce phénomène au seul trumpisme relèverait d’une lecture simplificatrice et partisane, et conduirait précisément à manquer l’avertissement central d’Orwell : dès lors que la réalité devient négociable, la domination ne repose plus sur la force brute, mais sur le contrôle de ce qui peut encore être tenu pour vrai.
Dans l’extrait qui suit, Conant systématise en huit remarques les convictions fondamentales qui traversent l’ensemble de l’œuvre d’Orwell, révélant la cohérence profonde d’une pensée obsédée par la défense de la vérité objective.
« Diverses versions de chacune de ces huit remarques sont présentes de manière récurrente à travers toute son œuvre. En effet, tout au long de sa vie, Orwell, pour assurer son existence, écrit comme un forcené dans divers hebdomadaires des chroniques, des éditoriaux et des critiques de livres, se plagiant souvent lui-même d’un texte à l’autre. Il en résulte dans son œuvre une extraordinaire quantité de répétitions des idées auxquelles il tenait le plus (souvent mot pour mot). Des versions des remarques 1″ à 8″ figurent à diverses reprises dans ses articles de presse et, comme il réécrivait ses articles sous forme d’essais mûris et achevés, et qu’il transposait des passages entiers de ses essais dans ses romans, tous se retrouvent dans ses essais et ses romans. […]
Remarque 1″ : Le sentiment que le concept même de vérité objective disparaît du monde est terrifiant, et il doit l’être.
Remarque 2″ : Les faits existent indépendamment de nous, et nous pouvons plus ou moins les découvrir.
Remarque 3″ : Il faut sans cesse lutter pour effacer les distorsions qui affectent notre vision des faits et qui sont dues à notre personnalité aussi bien qu’aux diverses formes de préjugés et d’illusions sur soi dont tout observateur est nécessairement victime.
Remarque 4″ : Certains problèmes moraux ne sont pas insolubles. Il est possible de voir l’immoralité innommable de certaines actions.
Remarque 5″ : Il y a des vérités historiques objectives. Les faits historiques sont indépendants de ce que nous disons ou croyons qu’il est arrivé dans le passé.
Remarque 6″ : Il existe un lien important entre politique et littérature. La littérature constitue un moyen de combattre un certain type de corruption du langage qui facilite la tâche de ceux qui cherchent à cacher la vérité. Les ennemis de la liberté intellectuelle cherchent donc à tenir la question « vrai ou faux ? » aussi loin à l’écart qu’ils le peuvent quand ils discutent aussi bien de politique que de littérature.
Remarque 7″ : Le personnage principal de 1984 est le dernier être humain en Europe, le seul gardien qui reste de l’esprit humain. Un libéral est quelqu’un qui pense que l’esprit humain ne survivra qu’aussi longtemps que nous concevrons la vérité comme quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que nous fabriquons selon les circonstances. La pire chose que nous puissions faire, ce n’est pas être cruel mais saper la capacité de quelqu’un à concevoir la vérité en ces termes.
Remarque 8″ : La bonne prose est comme un carreau de fenêtre. Elle rend la vérité manifeste et intégralement visible. »
– James Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité, Agone, 2012, p. 44-47.
Ces huit remarques dessinent un programme intellectuel et moral qui dépasse largement les clivages partisans de notre époque : elles nous rappellent que la défense de la vérité objective n’est pas une posture conservatrice ou progressiste, mais la condition même de toute liberté authentique. Face à la tentation permanente de plier les faits aux nécessités du pouvoir – quelle que soit sa couleur politique -, Orwell nous invite à une vigilance sans relâche et sans complaisance.