En tant que professeur de langues, j’observe depuis des années la numérisation progressive de l’enseignement : installation de projecteurs et d’ordinateurs dans les classes, multiplication des formations aux outils numériques pour concevoir exercices et évaluations. Je reconnais volontiers qu’il est nécessaire de former les élèves au numérique dans une société où la technologie est omniprésente. Dans ma discipline, je trouve même pratique de pouvoir montrer des vidéos YouTube en classe pour travailler la compréhension à l’audition ou découvrir des aspects culturels des pays des langues étudiées. Pourtant, cette évolution me questionne. Avons-nous vraiment pris le temps de débattre collectivement des enjeux de cette transformation ?
C’est précisément ce débat que réclament Philippe Bihouix, ingénieur et spécialiste des ressources non renouvelables, et Karine Mauvilly, journaliste et ancienne professeure d’histoire-géographie, dans leur essai Le désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans (Éditions du Seuil, 2016). Leur constat est sévère : le plan numérique pour l’école serait un projet problématique sur les plans pédagogique, écologique, sanitaire et sociétal, voire une « escroquerie morale et intellectuelle ».
Les auteurs contestent l’idée que la technologie résoudra les difficultés de l’école. Selon eux, cette surenchère technologique risque au contraire de priver les élèves d’autonomie véritable, alors que l’éducation devrait former des citoyens libres et critiques. Ils rappellent qu’on ne peut pas automatiser la formation d’un être humain comme on fabrique un produit industriel.
Bihouix et Mauvilly plaident pour une école sans écrans, tout en refusant la nostalgie : l’école d’avant n’était pas parfaite et ne nécessite pas simplement une « restauration ». Ils proposent des pistes concrètes comme recentrer l’enseignement sur les fondamentaux, repenser le temps scolaire, développer l’évaluation par contrat de confiance, privilégier les livres papier, et réhabiliter l’effort et la mémorisation dans certaines disciplines.
Cinq arguments contre l’école numérique
Les auteurs développent plusieurs critiques du plan numérique, qui méritent d’être examinées. Bien qu’une éducation aux technologies soit nécessaire aujourd’hui, faut-il pour autant transformer entièrement les classes en espaces numériques ?
L’efficacité pédagogique n’est pas démontrée. Aucune étude ne prouverait la supériorité de l’enseignement numérique. Les établissements qui utilisent massivement le numérique obtiendraient même des résultats inférieurs dans certaines enquêtes internationales.
L’impact environnemental est considérable. Les outils numériques consomment énormément de ressources tout au long de leur cycle de vie : extraction de matières premières, fabrication énergivore, consommation électrique quotidienne, obsolescence rapide et déchets électroniques difficiles à recycler.
Les risques sanitaires sont multiples. La lumière bleue affecte la rétine et perturbe le rythme circadien. Le temps d’écran empiète sur le sommeil et favorise fatigue, troubles de l’humeur et difficultés de concentration. L’exposition précoce renforce l’addiction aux écrans. Les composants chimiques des appareils et les ondes électromagnétiques soulèvent également des inquiétudes sanitaires.
Les enjeux sociaux et financiers posent question. L’école numérique repose sur des appareils fabriqués dans des conditions sociales problématiques et achetés avec des fonds publics à de grandes multinationales. Cette dépendance vis-à-vis du secteur privé interroge l’indépendance de l’institution scolaire.
Les transformations anthropologiques sont profondes. Le numérique modifie en profondeur les relations entre élèves, parents et enseignants, ainsi que certains fondamentaux comme la valeur de l’effort, le besoin de stabilité et la transmission de personne à personne.
Et en Belgique francophone ?
Dans ce contexte, la situation en Belgique francophone illustre en grande partie le déficit de débat que dénoncent Bihouix et Mauvilly. En Wallonie-Bruxelles, la numérisation de l’école s’est déployée principalement à travers des plans institutionnels structurés, dotés de budgets conséquents et intégrés au Pacte pour un Enseignement d’Excellence. Si des consultations ciblées et des dispositifs d’accompagnement ont bien existé, cette transformation ne s’est toutefois pas accompagnée d’un débat public large et contradictoire sur ses finalités pédagogiques, ni sur ses effets réels sur les apprentissages ou ses coûts humains, écologiques et cognitifs. La transition numérique apparaît ainsi davantage comme une orientation technico-politique assumée que comme l’aboutissement d’une délibération collective approfondie sur le sens et les limites du numérique à l’école.