psychologie

Pourquoi nous ne voyons pas le monde de la même façon : les types psychologiques de Jung

Carl Gustav Jung, psychiatre suisse et fondateur de la psychologie analytique, est l’un des penseurs majeurs de la psychologie du XXᵉ siècle, même s’il reste souvent décrié. Dans Types psychologiques (réédité aux éditions Georg, 2021), il s’attaque à un problème concret : pourquoi des individus intelligents et de bonne foi se heurtent-ils durablement, se montrant ainsi incapables de se comprendre malgré leurs efforts ? Pourquoi certains désaccords – intellectuels, moraux, politiques – résistent-ils à toute argumentation rationnelle ? La réponse de Jung est radicale : ces conflits ne relèvent ni de l’ignorance ni de la mauvaise volonté, mais de structures psychiques incompatibles. Nous ne percevons pas, ne jugeons pas et ne pensons pas le monde de la même manière. L’enjeu de l’ouvrage n’est donc pas de classer les personnes dans des catégories figées, mais de cartographier ces différences structurelles pour mieux les comprendre, les gérer et, peut-être, dépasser certaines oppositions stériles.

Les types psychologiques en théorie

Le point de départ repose sur une distinction fondamentale : l’orientation de l’énergie psychique. Certains individus dirigent spontanément leur attention vers le monde extérieur – objets, faits, normes collectives – tandis que d’autres la concentrent sur leur monde intérieur – idées, représentations, valeurs personnelles. Jung nomme ces deux attitudes extraversion et introversion. Il ne s’agit ni de comportements visibles ni de traits superficiels, mais de tendances profondes, largement inconscientes, qui structurent la relation au réel. Chaque individu possède les deux attitudes, mais l’une domine et organise l’ensemble de la personnalité.

À cette distinction s’ajoute celle des fonctions psychologiques, modes fondamentaux par lesquels l’esprit appréhende le monde. Jung en distingue quatre : pensée, sentiment, sensation et intuition. Pensée et sentiment sont des fonctions rationnelles, car elles impliquent un jugement ; sensation et intuition sont dites irrationnelles, relevant de la perception sans évaluation explicite. Contrairement à une lecture simplifiée, ces fonctions ne sont jamais indépendantes de l’attitude générale : chacune peut s’exercer de manière introvertie ou extravertie.

Une pensée extravertie s’appuie sur les faits observables, les règles objectives et la logique impersonnelle, tandis qu’une pensée introvertie privilégie les modèles internes et la cohérence subjective. Le sentiment extraverti s’accorde aux valeurs collectives et aux attentes sociales, alors que le sentiment introverti repose sur une évaluation intime, souvent discrète. La sensation extravertie se tourne vers l’intensité du monde concret, tandis que la sensation introvertie filtre le réel à travers une expérience subjective, marquée par la mémoire et l’atmosphère. L’intuition extravertie capte les possibilités émergentes dans l’environnement, l’intuition introvertie explore les images et archétypes issus de l’inconscient.

Chaque individu se structure autour d’une fonction dominante, introvertie ou extravertie, qui devient son principal mode d’adaptation. Les autres fonctions restent moins développées et s’organisent hiérarchiquement. La fonction dite « inférieure », refoulée ou peu consciente, joue un rôle central : elle est le lieu des maladresses, des projections et des crises. La typologie jungienne n’est donc pas un système figé, mais une cartographie dynamique des tensions internes.

Relire l’histoire comme conflit typologique

L’originalité majeure de Types psychologiques tient à l’usage que Jung fait de ce cadre. Une large part de l’ouvrage est consacrée à une relecture de l’histoire des idées, où les grandes oppositions philosophiques, religieuses et culturelles sont interprétées comme des oppositions typologiques. Platon et Aristote incarnent deux attitudes fondamentales : chez Platon, une orientation introvertie tournée vers les idées et les formes ; chez Aristote, une orientation extravertie, attentive au monde empirique et à la classification du réel. Ces divergences ne relèvent pas seulement de désaccords théoriques, mais de manières différentes de structurer l’expérience.

Jung applique cette lecture aux débats théologiques du christianisme, aux querelles médiévales entre nominalisme et réalisme, ainsi qu’à la littérature et à l’esthétique. Les conflits dogmatiques ou philosophiques apparaissent comme l’expression durable de tensions entre fonctions et attitudes opposées. Il relit également les désaccords de la psychologie moderne – notamment avec Freud et Adler – comme des divergences typologiques, chaque théorie exprimant une unilatéralité psychique particulière.

Forces et limites

Cette approche permet de comprendre pourquoi certains conflits intellectuels ou politiques résistent à l’argumentation rationnelle : ils reposent sur des structures psychiques différentes, non sur une simple ignorance des faits.

Les limites de l’ouvrage sont néanmoins réelles. Son érudition foisonnante rend la lecture exigeante, parfois déroutante – comme c’est souvent le cas avec Jung. La méthode repose largement sur des analogies historiques et culturelles, difficiles à valider selon les critères scientifiques contemporains. Surtout, la typologie, par nature souple et dynamique, se prête mal à une utilisation standardisée.

La dérive : du modèle explicatif à l’identité figée

C’est ce que montre d’ailleurs l’héritage du MBTI. Inspiré des types psychologiques de Jung, le Myers-Briggs Type Indicator transforme une théorie clinique et explicative en outil de classement simplifié. Il fige des dynamiques en seize profils stables, minimise le rôle de l’inconscient et évacue la dimension compensatoire pourtant centrale chez Jung. Là où Jung proposait une lecture des tensions psychiques, le MBTI tend à produire des identités psychologiques « figées », une réduction qui trahit l’intention originale du psychiatre suisse.

Conclusion : expliquer, non étiqueter

En définitive, Types psychologiques est un vaste essai sur la diversité humaine. Jung n’y cherche pas à dire qui nous sommes, en nous collant une étiquette, mais à comprendre pourquoi nous ne pensons pas, ne jugeons pas et ne percevons pas le monde de la même manière. C’est cette ambition explicative qui rend cet ouvrage intéressant.

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