Enseignement

Légendes pédagogiques : pour une éducation fondée sur les preuves

Dans Légendes pédagogiques (Les Éditions Poètes de brousse/Normand Baillargeon, 2013), le philosophe et professeur québécois Normand Baillargeon critique une série de croyances infondées qui traversent le monde éducatif. Ces « légendes pédagogiques », qu’il compare aux légendes urbaines, sont des idées massivement diffusées et présentées comme allant de soi ou comme scientifiquement validées, alors qu’elles manquent de fondements empiriques solides ou de cohérence conceptuelle. Ces croyances, qui sont souvent généreuses dans leurs intentions, demeurent néanmoins fausses et parfois dommageables. L’ouvrage vise les enseignants, les parents et les formateurs en les appelant à développer une vigilance intellectuelle face à des discours pédagogiques certes séduisants, mais trompeurs.

Une démarche rigoureuse : concepts clairs et preuves empiriques

Pour soumettre ces croyances à l’examen, Baillargeon adopte une approche méthodique articulée autour de deux piliers : la clarification conceptuelle et l’évaluation critique des données empiriques. Il démontre que de nombreuses théories pédagogiques s’appuient sur des notions vagues, imprécises ou équivoques, qui ne résistent guère à l’analyse. Lorsque ces théories prétendent se fonder sur la science, elles le font fréquemment de manière sélective, abusive ou sophistique. L’auteur accorde une attention particulière aux résultats les plus robustes issus de la recherche éducative, notamment aux méta-analyses de grande envergure qui offrent une comparaison rigoureuse de l’efficacité réelle des différentes pratiques pédagogiques.

La centralité des connaissances factuelles dans l’apprentissage

L’une des contributions majeures de l’ouvrage réside dans la réhabilitation du rôle fondamental des connaissances factuelles dans tout processus d’apprentissage. Baillargeon conteste vigoureusement l’idée que l’acquisition de faits constituerait un enjeu secondaire comparé au développement de compétences dites transversales. En mobilisant les apports des sciences cognitives, il rappelle une contrainte fondamentale : la mémoire de travail humaine possède une capacité strictement limitée et ne peut opérer efficacement qu’en s’appuyant sur des connaissances préalablement intégrées et automatisées dans la mémoire à long terme. Sans cette base de savoirs, les facultés de raisonnement, de résolution de problèmes ou de pensée critique restent entravées. Dans cette optique, l’auteur critique également l’idée répandue selon laquelle l’accès instantané à l’information via Internet rendrait superflue la mémorisation des connaissances.

Déconstruction des mythes psychopédagogiques

L’auteur passe ensuite au crible plusieurs théories psychopédagogiques largement répandues mais dénuées de validation scientifique. Baillargeon examine notamment la théorie des intelligences multiples ainsi que celle des styles d’apprentissage, démontrant que le classement des élèves selon des profils cognitifs présumés (visuel, auditif, kinesthésique) ne bénéficie d’aucun consensus scientifique et peut engendrer des pratiques pédagogiques inefficaces, voire préjudiciables. Il analyse également la pédagogie par découverte, révélant que, contrairement au discours dominant, elle se montre moins performante que l’enseignement explicite pour les apprenants novices : elle impose une charge cognitive démesurée et favorise des apprentissages lacunaires ou erronés.

Les neuromythes : quand les neurosciences sont instrumentalisées

Une part substantielle de l’analyse porte sur les « neuromythes », ces croyances qui invoquent de façon abusive les neurosciences pour justifier certaines pratiques éducatives. On y retrouve l’opposition simpliste entre cerveau gauche et cerveau droit, le mythe tenace des 10 % du cerveau utilisé, ou encore diverses méthodes prétendument destinées à optimiser les performances cérébrales. Baillargeon souligne que ces idées relèvent davantage de la pseudoscience que d’une démarche scientifique authentique.

La dimension mercantile des légendes pédagogiques

L’auteur met également en évidence la dimension commerciale qui sous-tend nombre de ces légendes. Il montre comment certaines entreprises exploitent le désir d’innovation des établissements scolaires ou l’inquiétude des parents pour vendre des produits et des programmes éducatifs dépourvus de fondement scientifique, à l’image de la Brain Gym ou de certaines vidéos soi-disant éducatives destinées aux très jeunes enfants.

Conclusion : vers une éducation éclairée par la recherche

En définitive, Légendes pédagogiques plaide pour une éducation ancrée dans la rigueur intellectuelle, la clarté conceptuelle et les preuves empiriques les plus solides. Baillargeon défend l’idée que la formation initiale et continue des enseignants devrait accorder une place centrale à la culture philosophique et à l’esprit critique, afin de prémunir l’institution scolaire contre les dérives idéologiques, pseudoscientifiques ou mercantiles, et de garantir à tous les élèves des conditions d’apprentissage véritablement propices à leur réussite.

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