Dans Le Dernier Messie (Allia, 2023), un essai aussi court que fulgurant publié pour la première fois en 1933, le philosophe norvégien Peter Wessel Zapffe propose une vision radicale de la condition humaine. Selon lui, l’être humain n’est pas le sommet de l’évolution, mais un « paradoxe biologique », une espèce dont l’intelligence est devenue un fardeau insupportable.
Le drame de la conscience
Pour Zapffe, tout commence par un éveil tragique : un jour, l’humain s’est vu lui-même et a compris sa place fragile dans le cosmos. Contrairement aux animaux qui vivent dans l’instant et suivent la « loi de l’évidence », l’homme est doté d’un surplus de conscience qui lui permet de percevoir l’absurdité de son existence et l’inéluctabilité de la mort.
Cette capacité est décrite comme une hypertrophie catastrophique, comparable aux bois démesurés de certains cerfs préhistoriques qui, en devenant trop lourds, ont fini par causer la perte de l’espèce. L’esprit humain est ainsi devenu une « épée à double tranchant » : il nous rend puissants face à la nature, mais se retourne contre nous en créant une angoisse cosmique chronique.
Les quatre remparts contre le désespoir
Face à cette angoisse dévorante, comment l’humanité a-t-elle survécu ? Zapffe explique que nous avons appris à réduire artificiellement le contenu de notre conscience grâce à quatre mécanismes de défense :
1. L’isolement : c’est l’évacuation volontaire des pensées dérangeantes. C’est cette « convention du silence » qui nous évite de confronter les enfants – ou nous-mêmes – aux réalités brutales comme la mort.
2. L’ancrage : il s’agit de fixer notre attention sur des valeurs stables pour nous protéger du chaos. Ces points d’attache peuvent être collectifs (Dieu, l’Église, l’État, la morale) ou individuels (un projet, une carrière).
3. La distraction : très répandue, elle consiste à maintenir l’esprit occupé par des stimulations extérieures sans cesse renouvelées, comme le sport ou les divertissements, pour éviter de se retrouver seul face à soi-même.
4. La sublimation : c’est le mécanisme le plus rare. Il transforme la douleur existentielle en œuvre d’art ou en réflexion philosophique. Zapffe précise d’ailleurs avec ironie que son propre article est un exercice de sublimation.
L’ultime message du « Dernier Messie »
Zapffe conclut que rien ne changera tant que l’humanité croira qu’elle est destinée à triompher biologiquement. Il imagine alors l’arrivée d’un « Dernier Messie » qui portera un message final et libérateur : « Soyez inféconds et laissez la terre en paix derrière vous ». Pour le philosophe, le seul véritable salut réside dans l’arrêt volontaire de la reproduction pour mettre fin à ce cycle de souffrance absurde.
Bien que ses idées puissent paraître sombres, Zapffe offre une clé de lecture éclairante sur nos comportements sociaux : nous passons notre vie à bâtir des remparts pour ne pas voir l’abîme qui s’ouvre sous nos pieds.