Dans Le transhumanisme est un intégrisme (Les éditions du Cerf, 2016), l’écrivain français Mathieu Terence livre une charge polémique contre le transhumanisme, qu’il analyse non comme une simple perspective technoscientifique, mais comme une idéologie totalisante, porteuse d’une vision du monde cohérente, normative et profondément politique. Sous couvert de progrès, cette doctrine prône l’usage des sciences et des technologies – biotechnologies, neurosciences, intelligence artificielle, génétique – pour « améliorer » l’homme, augmenter ses capacités physiques et mentales, repousser le vieillissement et, à terme, abolir la mort. Mais pour Terence, cette promesse n’a rien de neutre : elle relève d’un scientisme intégral, qui entend s’imposer jusqu’« au cœur de ce qui configure l’humain », c’est-à-dire les neurones et les gènes.
L’auteur qualifie le transhumanisme d’« intégrisme » en un sens précis : comme toute idéologie radicale, il prétend définir le bien de l’humanité dans son ensemble, disqualifie ses contradicteurs comme rétrogrades ou technophobes, et avance sous le régime de l’inéluctable. Le hasard, l’imprévu, la contingence – conditions mêmes de la liberté et de la créativité humaines – sont perçus comme des défauts à corriger. En cherchant à tout optimiser, à tout prévoir et à tout contrôler, le transhumanisme tend à supprimer l’« infini des possibles » : « la perfection supprime l’infini des possibles en atteignant un impossible définitif », écrit Terence. Ce qui se profile alors n’est pas une humanité libérée, mais une humanité programmée, ajustée aux exigences d’un monde technicien et productiviste.
Terence inscrit cette idéologie dans une généalogie large : héritière du rationalisme des Lumières les plus réductionnistes, du positivisme et du mythe moderne du Progrès, elle trouve son terrain d’élection dans l’ultralibéralisme contemporain. L’homme y devient un entrepreneur de lui-même, sommé d’optimiser son capital biologique comme il optimise ses compétences professionnelles. La médecine se transforme ainsi : de thérapeutique, elle devient prédictive et transformatrice ; elle ne soigne plus seulement, elle améliore, ajuste, performe. Le vieillissement et la mort sont redéfinis comme des pathologies à éradiquer, et la frontière entre thérapie et augmentation est volontairement brouillée.
L’ouvrage consacre une analyse détaillée au rôle central des grandes entreprises technologiques, en particulier Google, symbole de la convergence entre intérêts économiques, pouvoir technoscientifique et idéologie transhumaniste. Terence évoque notamment le Baseline Study, projet visant à séquencer massivement l’ADN pour définir un « génome idéal », ainsi que les investissements colossaux dans la lutte contre le vieillissement via Google Calico. Le recrutement de Ray Kurzweil, théoricien de la « singularité », cristallise cette logique : selon lui, des nanorobots connectés aux neurones permettront bientôt d’anticiper nos pensées et de fournir des réponses avant même que les questions ne soient formulées. Pour Terence, cette vision n’est pas futuriste mais profondément inquiétante, car elle consacre l’idée que la vie n’a de valeur qu’à condition d’être utile, performante et rentable.
Au-delà des prouesses technologiques, Terence met au jour la dimension quasi religieuse du transhumanisme : promesse d’immortalité, salut par la technique, rejet de la finitude et de la condition humaine. À la religion traditionnelle succède une foi technologique, plus compatible avec un monde désenchanté. Mais cette foi a un prix : la disparition progressive des hiérarchies fondatrices, des traditions, de l’inné, et, à terme, une uniformisation générale des existences. L’individu, réduit à un assemblage modifiable de fonctions, perd sa singularité, son mystère, son histoire.
En conclusion, Terence n’appelle ni à un rejet naïf de la science ni à une nostalgie réactionnaire. Il interroge plutôt l’angoisse métaphysique qui sous-tend le projet transhumaniste : la peur de la mort, du hasard, de l’imperfection. Face à cette fuite en avant, il esquisse la possibilité d’un humanisme renouvelé, inspiré notamment de Pic de la Mirandole, qui reconnaîtrait la dignité humaine non dans la toute-puissance technique, mais dans la liberté, la finitude et l’ouverture du devenir. La question demeure alors centrale : vaut-il mieux un monde imparfait et libre, ou un monde optimisé au prix de ce qui fait l’humanité même de l’homme ?