Dans les années 2000, une rumeur tenace s’est largement diffusée sur Internet : la société secrète des Illuminati aurait infiltré, à l’échelle planétaire, l’ensemble des centres de pouvoir afin d’instaurer un nouveau système politique, économique et social placé sous son contrôle, le « nouvel ordre mondial ». Pour parvenir à ses fins, cette organisation orchestrerait délibérément le chaos mondial, en provoquant ou en exploitant les événements les plus dramatiques affectant les populations, des crises financières aux attentats terroristes islamistes. Ces Illuminati, censés manipuler les personnalités les plus puissantes de la planète, auraient même annoncé publiquement leur projet en faisant figurer sur le billet d’un dollar américain une pyramide inachevée surmontée d’un « œil qui voit tout », accompagnée de la devise latine Novus Ordo Seclorum, traduite à tort par « Nouvel Ordre Mondial ». Dans Illuminati. La réalité derrière le mythe (Racine, 2014), le philosophe et historien belge Arnaud de la Croix déconstruit méthodiquement cette vision complotiste.
S’appuyant sur des archives authentiques, Arnaud de la Croix retrace l’histoire réelle des Illuminés de Bavière, société secrète fondée en 1776 par l’universitaire allemand Adam Weishaupt. Inspirés par la philosophie des Lumières, ces Illuminati poursuivaient un objectif essentiellement éducatif : former les hommes selon les principes de la raison et contribuer au progrès moral et intellectuel de l’humanité. Selon l’auteur, l’ordre joua bien un rôle dans certains événements politiques majeurs – notamment lors des révolutions française et belge – mais ce rôle demeura limité, indirect et sans commune mesure avec les fantasmes contemporains.
Après l’interdiction de l’ordre en 1785 par le gouvernement bavarois, ses idées auraient néanmoins continué à circuler sous d’autres formes. Arnaud de la Croix évoque ainsi l’existence de possibles « chaînes d’influence » reliant les Illuminés de Bavière à certaines sociétés secrètes ultérieures, comme Skull and Bones à l’université de Yale, dont furent membres plusieurs figures de l’élite américaine, parmi lesquelles George H. W. Bush et George W. Bush. Toutefois, l’auteur souligne qu’aucune preuve formelle ne permet d’établir un lien organisationnel direct et continu entre ces groupes. En revanche, il avance que certains principes de la mondialisation néolibérale promue par l’establishment américain – fondée sur la libre circulation des individus, des biens et des idées – trouvent effectivement leurs racines dans l’héritage intellectuel des Lumières radicales, dont les Illuminés de Bavière furent l’une des expressions.
En définitive, si l’ouvrage établit solidement l’existence historique des Illuminati, il démontre aussi l’erreur fondamentale des discours complotistes qui attribuent à cette société secrète la responsabilité de chaque tragédie contemporaine. Arnaud de la Croix propose ici un travail historique sérieux et accessible, qui intéressera autant les amateurs d’histoire que ceux qui souhaitent comprendre les dérives de la pensée conspirationniste.