Philosophie

Henri Laborit contre les dieux et l’illusion de liberté

Médecin, biologiste et neurophysiologiste français, connu pour ses travaux sur le comportement humain, l’agressivité et les mécanismes de domination sociale, Henri Laborit fut l’invité de l’émission Noms de Dieux en mars 1993. Lors de cet entretien diffusé par la télévision publique belge francophone, il développa un propos radical, à la fois scientifique, philosophique et profondément iconoclaste. Fidèle à sa démarche de biologiste du comportement, il s’attaquait aux grandes notions qui structurent les sociétés humaines – Dieu, la liberté, l’amour, la morale, la propriété – afin d’en montrer le caractère largement illusoire, dangereux ou mystificateur lorsqu’elles sont prises au pied de la lettre.

Laborit commençait par une mise en garde contre le mot « Dieu » lui-même. Nommer l’indicible, expliquait-il, revient à le réduire, à le transformer en objet manipulable. Les religions, en figeant ce qui devrait rester ineffable, ont surtout servi à légitimer l’intransigeance, la violence et les massacres. Les guerres de religion, les génocides coloniaux ou les persécutions internes au christianisme lui apparaissaient moins comme des accidents de l’histoire que comme les conséquences logiques de cette « chosification » du sacré. À ce titre, il se montrait très critique à l’égard de la célèbre formule de Malraux sur le retour des dieux : l’humanité n’a jamais manqué de dieux, mais a surtout souffert de leur instrumentalisation.

Sa lecture du Christ était d’ailleurs totalement dissociée de l’institution religieuse. Laborit voyait en Jésus une figure profondément subversive, même anarchiste, dénonçant les automatismes culturels, la propriété, l’ordre social et l’hypocrisie morale. Ce Christ-là n’avait rien à voir avec les Églises qui l’ont trahi en transformant son message en dogme et en pouvoir. L’« église » véritable, affirmait-il, n’était pas une institution, mais l’ensemble de l’humanité, y compris les plus pauvres, les exclus et même les ennemis.

L’entretien prenait ensuite une ampleur historique. Laborit retraçait l’évolution des sociétés humaines depuis le Néolithique pour montrer comment l’apparition de la propriété, puis de la spécialisation et de la compétition, a engendré les guerres, les dominations et les inégalités. Les conflits contemporains, y compris la guerre économique, lui apparaissaient comme la simple prolongation de mécanismes archaïques, renforcés par la technique. L’image de l’enfant africain affamé devenait alors le symbole d’un XXᵉ siècle dominé par la compétition mondiale et le pillage des ressources.

Au cœur de son propos se trouvait une critique radicale de la notion de liberté. Pour Laborit, l’être humain n’est jamais libre au sens où il l’entend habituellement : il est déterminé par son environnement biologique, social et culturel. La croyance en la liberté individuelle constituait même, selon lui, l’un des moteurs les plus puissants de la violence, puisqu’elle conduit chacun à se croire détenteur de la vérité et à vouloir éliminer celui qui pense autrement.

Enfin, Laborit plaidait pour un changement de paradigme. Tant que les sciences humaines continueraient à fonctionner uniquement avec des mots – amour, haine, liberté, justice – sans comprendre le fonctionnement réel du cerveau humain, elles resteraient inefficaces et dangereuses. Son pari pour l’avenir reposait sur le développement et la diffusion des neurosciences, non comme savoir élitiste, mais comme outil de lucidité collective. Comprendre que l’autre ne peut pas être autrement qu’il est, parce qu’il est déterminé, serait peut-être le premier pas vers une véritable tolérance.

Dans le décor volontairement sobre de Noms de Dieux, cet échange dense et exigeant apparaissait déjà comme un moment rare de télévision : une parole libre, rigoureuse, pessimiste mais profondément humaniste, qui refusait les consolations faciles et invitait à regarder en face les mécanismes réels de la condition humaine. Trente ans après cet entretien, alors que les guerres persistent et que les discours identitaires prospèrent, la question posée par Laborit reste entière : l’humanité saura-t-elle se comprendre avant de disparaître, comme les dinosaures, pour laisser place à autre chose ?

Par défaut

Laisser un commentaire