Dans Pourquoi la pensée humaine est inégalable (JC Lattès, 2019), le philosophe allemand Markus Gabriel s’attaque à l’une des croyances les plus répandues de notre époque technologique : l’idée selon laquelle la pensée humaine ne serait qu’un processus de traitement de l’information, reproductible à terme par des machines toujours plus puissantes. Contre le discours triomphaliste de l’intelligence artificielle et les promesses du transhumanisme, Gabriel défend une thèse centrale et provocatrice : la pensée humaine ne peut être ni simulée ni remplacée, car elle n’est pas un calcul, mais un sens.
L’ouvrage s’inscrit dans une trilogie entamée avec Pourquoi le monde n’existe pas et Pourquoi je ne suis pas mon cerveau. Comme dans ces livres précédents, Gabriel refuse à la fois le naturalisme réductionniste et le relativisme postmoderne. Il cherche à reconstruire une conception robuste de la pensée humaine, capable de résister aux illusions de l’ère numérique et à ce qu’il nomme la « superstition technologique »
Au cœur de son argumentation se trouve une critique radicale de l’assimilation de la pensée à un mécanisme computationnel. Selon Gabriel, les ordinateurs, les algorithmes et les systèmes d’intelligence artificielle ne pensent pas : ils traitent des données selon des règles formelles, sans compréhension, sans conscience et sans rapport au sens. Confondre calcul et pensée revient à adopter une image fausse de l’homme, une image qui alimente l’idée que notre esprit pourrait être transféré, augmenté ou remplacé par des artefacts techniques.
Pour s’opposer à cette vision, Gabriel propose une thèse originale : la pensée humaine est un organe sensoriel, au même titre que la vue ou l’ouïe. Penser, ce n’est pas produire des représentations internes à partir d’un monde extérieur supposé opaque, mais entrer en contact avec des « champs de sens ». La pensée est une interface réelle entre nous et la réalité, y compris les réalités immatérielles comme les valeurs, les normes, la justice, la vérité ou les significations. En ce sens, elle excède largement les capacités des machines, qui restent enfermées dans des manipulations syntaxiques sans accès au sens.
Cette conception conduit Gabriel à remettre en cause plusieurs dogmes contemporains : le clivage sujet/objet, la réduction de l’esprit au cerveau, et l’idée selon laquelle la science et la technologie suffiraient à épuiser le réel. Il critique également le matérialisme ambiant, entendu non seulement comme théorie ontologique, mais comme vision du monde valorisant l’accumulation, l’efficacité et la performance au détriment de la compréhension et de la sagesse.
L’enjeu du livre n’est donc pas seulement théorique. Il est profondément éthique et politique. En surestimant les capacités de l’intelligence artificielle, nos sociétés risquent de se déresponsabiliser moralement, de déléguer des décisions humaines fondamentales à des systèmes aveugles, et de fragiliser les bases mêmes de la démocratie, de la vérité et du jugement. L’IA, insiste Gabriel, est dangereuse précisément parce qu’elle n’est pas intelligente : elle peut amplifier nos erreurs, nos biais et nos idéologies sans jamais les comprendre.
Face à ces dérives, Markus Gabriel plaide pour un humanisme éclairé, capable de reconnaître la singularité de la pensée humaine sans tomber dans un humanisme naïf ou anthropocentrique. Il appelle à « reconquérir le sens de la pensée » et à résister à l’idéologie post-factuelle, aux fake news et à la fascination pour les promesses technologiques. La philosophie retrouve ainsi sa fonction première : non pas produire des solutions techniques, mais clarifier les concepts, démasquer les confusions et aider les individus à penser par eux-mêmes.
À l’heure où l’intelligence artificielle est présentée comme l’horizon indépassable du progrès, Pourquoi la pensée humaine est inégalable apparaît comme un contre-discours salutaire. En rappelant que penser ne se réduit ni à calculer ni à optimiser, Markus Gabriel défend une conception exigeante de l’humain – et, ce faisant, une certaine idée de la liberté intellectuelle à l’ère numérique.