Dans La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école (La Découverte, 1999 ; rééd. 2003), le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff analyse de manière critique les formes contemporaines de management et de « modernisation » qui se sont imposées depuis les années 1980 dans les entreprises et dans l’institution scolaire françaises. Ces méthodes, présentées comme émancipatrices, participatives et adaptées aux « mutations du monde contemporain », trouvent selon lui une part décisive de leurs sources dans l’héritage culturel mal digéré de Mai 68, repris et réinvesti aussi bien par une partie de la gauche que par le patronat et les élites managériales.
Le Goff montre que cette modernisation, loin de libérer les individus, installe une forme inédite de domination qu’il nomme « barbarie douce ». Elle ne repose ni sur la contrainte directe ni sur l’autorité verticale classique, mais sur un pouvoir diffus, insidieux, qui agit par le langage, la communication et la mobilisation permanente des individus. Cette barbarie se déploie avec les meilleures intentions : autonomie, transparence, responsabilisation, participation. Pourtant, elle déstabilise profondément les repères symboliques, sociaux et culturels qui permettaient jusque-là de donner sens à l’action collective.
Au cœur de cette critique se trouve la question du langage. Le management moderne produit un discours « chewing-gum », faussement savant, saturé de notions vagues et contradictoires – compétences, projets, mobilité, employabilité, autonomie – qui disent tout et son contraire. Ce verbiage, explique Le Goff, dissout le sens commun et rend la réalité de plus en plus illisible. Il finit par imposer la vision d’un monde morcelé, emporté dans un mouvement perpétuel sans finalité ni maîtrise possible, où l’activisme communicationnel masque mal un profond sentiment d’insignifiance.
Cette déstructuration symbolique s’accompagne de l’émergence d’un nouveau type de pouvoir. À l’école comme dans l’entreprise, élèves et salariés sont soumis à une multiplication d’outils d’évaluation, de bilans, de référentiels de compétences et de contrats d’objectifs. L’expérience humaine y est progressivement réduite à des comportements mesurables, à des performances évaluables et à des « savoir-être » normés. Dès l’enfance, les individus sont sommés d’être autonomes, acteurs de leur parcours et responsables de leur réussite – tout en étant étroitement encadrés par des dispositifs experts qui les évaluent en permanence.
Le Goff insiste sur le caractère paradoxal de ce management : il exige l’autonomie tout en renforçant le contrôle, proclame la liberté tout en accroissant la pression normative. Cette contradiction permanente produit du stress, de l’angoisse et un mal-être diffus. Poussant l’analyse plus loin, l’auteur n’hésite pas à qualifier ce système de « générateur de culpabilité, de folie et de désarroi », dans la mesure où il transfère sur les individus la responsabilité de dysfonctionnements largement structurels.
Face à cette barbarie douce, Jean-Pierre Le Goff propose plusieurs pistes de résistance. Il invite d’abord à refuser le jargon managérial et les « petites phrases » creuses, en retrouvant un usage rigoureux et incarné du langage. Il appelle ensuite à s’opposer à la modernisation abstraite en réaffirmant la réalité concrète des pratiques de terrain, du travail réel et de l’expérience vécue. Enfin, il plaide pour un combat culturel plus large contre l’insignifiance, afin de reconstruire des repères symboliques, transmettre un héritage et redonner sens à l’action collective.
Plus de vingt-cinq ans après sa première publication, La barbarie douce conserve une actualité frappante. L’extension continue des dispositifs d’évaluation, la montée de la logique des compétences et l’emprise croissante du discours managérial sur l’école et le travail confirment la lucidité d’un diagnostic qui n’a rien perdu de sa force critique.