psychologie

Pourquoi croit-on aux complots ? Les ressorts psychologiques du conspirationnisme

Dans Croyez-vous aux théories du complot ? (PUG, 2018), le psychologue social Anthony Lantian analyse les ressorts psychologiques de l’adhésion aux récits complotistes. Ses travaux montrent que ces croyances ne relèvent pas d’une simple quête de vérité, mais s’enracinent dans une combinaison de facteurs : vision du monde, traits de personnalité et besoins fondamentaux insatisfaits.

Un besoin de certitude face au chaos

Le monde contemporain entretient un sentiment d’incertitude permanente. Crises économiques, écologiques ou sanitaires, attentats et catastrophes quotidiennes renforcent l’impression d’un réel imprévisible et incontrôlable. Face à ce désordre, les théories du complot jouent un rôle de compensation : elles offrent une explication cohérente à des événements complexes et redonnent le sentiment de maîtriser le cours des choses. Cette recherche de certitude répond aussi à un besoin de sens. Les récits conspirationnistes proposent une lecture globale du monde, où tout s’imbrique, évitant ainsi l’angoisse du hasard et de l’absurde.

Une quête de distinction sociale

Au-delà de ce besoin intellectuel, l’adhésion à ces théories traduit souvent un désir de distinction. Les individus qui cherchent à se démarquer trouvent séduisante l’idée d’accéder à des savoirs cachés. Le discours complotiste entretient ce prestige de l’initié : croire, c’est se sentir membre d’une élite lucide face à la masse manipulée. Cette posture valorise symboliquement ceux qui, dans leur vie sociale, peuvent se sentir marginalisés.

L’exclusion comme terreau du complotisme

Cette dynamique de valorisation symbolique prend tout son sens lorsqu’on examine le profil sociologique des conspirationnistes. Lantian souligne en effet que les adeptes des théories du complot présentent fréquemment un sentiment d’exclusion. Ce profil est particulièrement marqué aux États-Unis, où l’on retrouve davantage de conspirationnistes dans les minorités ethniques et les classes défavorisées. Ces individus expriment plus de stress, d’impuissance et une impression de dépossession. Le complotisme leur permet de gérer cette menace ressentie et de retrouver un pouvoir symbolique sur un monde perçu comme hostile.

Des traits de personnalité récurrents

Au niveau individuel, certains traits de personnalité reviennent régulièrement. Le plus constant est une méfiance généralisée envers autrui, qu’il s’agisse d’individus, de médias ou d’institutions. Soupçonner des conspirations suppose en effet de considérer que personne n’est digne de confiance. Cette défiance s’accompagne d’une perception du monde comme dangereux, ce qui renforce le besoin de vigilance et justifie le doute permanent.

Parallèlement, on observe souvent la présence de traits narcissiques : une haute estime de soi, le sentiment d’être unique, et une attention marquée à l’image renvoyée aux autres. Cette conviction d’appartenir à une minorité clairvoyante alimente le besoin de distinction et consolide l’adhésion aux récits secrets.

Le paradoxe de l’ouverture d’esprit

Plus surprenant encore, ce narcissisme peut coexister avec une forte ouverture d’esprit. Les conspirationnistes se montrent réceptifs à des idées nouvelles et marginales, d’où leur intérêt fréquent pour le paranormal ou les phénomènes inexpliqués. Cette curiosité intellectuelle, positive en soi, devient problématique lorsqu’elle s’exerce sans filtre critique.

Une fragilité psychologique sous-jacente

Enfin, les recherches de Lantian mettent en lumière une santé psychologique plus fragile chez ces individus. Ils rapportent davantage d’angoisse face à la mort, un bien-être inférieur à la moyenne et plus de pensées suicidaires. On y retrouve aussi des formes légères de paranoïa : hypervigilance, méfiance accrue, susceptibilité élevée. Ces traits, courants dans la population générale, apparaissent simplement plus marqués chez les croyants aux complots, sans relever d’une pathologie.

Vers une approche plus constructive

Ainsi, la croyance conspirationniste ne résulte ni d’un manque d’intelligence ni d’une naïveté excessive. Elle s’inscrit dans une dynamique psychologique complexe où se mêlent besoin de sens, quête de reconnaissance et vécu d’exclusion. Comprendre ces mécanismes permet d’adopter une approche plus constructive que la simple réfutation factuelle : écouter, restaurer la confiance sociale et développer l’esprit critique plutôt que mépriser ou censurer.

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