Au-delà de mes propres réflexions, je partagerai également sur ce blog des écrits qui m’ont marqué. Aujourd’hui, j’aimerais faire découvrir un texte de Stig Dagerman que j’apprécie beaucoup. L’auteur y affirme que chaque être humain porte la responsabilité du destin de l’humanité, partout et à chaque instant. Chacun contribue donc à la sauver ou à la détruire selon sa capacité à aimer, à pardonner et à résister à la logique impersonnelle du pouvoir, incarnée par les grandes organisations. Ce texte est tiré d’un recueil de seize écrits, La Dictature du chagrin & autres écrits amers (Éditions Agone, 2009), où se mêlent critique sociale, engagement politique et réflexion morale, interrogeant la responsabilité individuelle, la domestication des esprits et la fragilité du pardon dans un monde de plus en plus déshumanisé.
Mais qui était Stig Dagerman ? Né Stig Halvard Jansson, cet écrivain et journaliste suédois d’inspiration libertaire fut une figure majeure de la littérature scandinave des années 1940. Issu d’un milieu ouvrier et marqué par une enfance solitaire, il s’imposa dès 1945 avec des romans et chroniques d’une intensité morale rare, explorant la peur, la culpabilité et la responsabilité humaine dans un monde meurtri par la guerre. Tourmenté par le conflit entre éthique et esthétique, il voyait la liberté d’écrivain comme une lutte contre l’ordre établi – la seule manière, selon lui, de ne pas mourir de honte. Frappé d’un blocage créatif après 1949, il mit fin à ses jours à trente et un ans seulement, laissant une œuvre brève mais essentielle, lucide, sensible et profondément humaine, comme en témoigne le texte qui suit.
Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps
« Parler de l’humanité, c’est parler de soi-même. Dans le procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort. Il est significatif qu’il se trouve constamment sur le banc des accusés, même quand il est juge. Personne ne peut prétendre que l’humanité est entrain de pourrir sans, tout d’abord, constater les symptômes de la putréfaction sur lui-même, sans avoir lui-même commis de mauvaises actions. En ce domaine, toute observation doit être faite in vivo. Tout être vivant est prisonnier à perpétuité de l’humanité et contribue par sa vie, qu’il veuille ou non, à accroître ou à amoindrir la part de bonheur et de malheur, de grandeur et d’infamie, d’espoir et de désolation, de l’humanité.
C’est pourquoi je puis oser dire que le destin de l’homme se joue partout et tout le temps et qu’il est impossible d’évaluer ce qu’un être humain peut représenter pour un autre. Je crois que la solidarité, la sympathie et l’amour sont les dernières chemises blanches de l’humanité. Plus haut que toutes les vertus, je place cette forme que l’on appelle le pardon. Je crois que la soif humaine de pardon est inextinguible, non pas qu’il existe un péché originel d’origine divine ou diabolique mais parce que, dès l’origine, nous sommes en butte à une impitoyable organisation du monde contre laquelle nous sommes bien plus désarmés que nous pourrions le souhaiter.
Or, ce qu’il y a de tragique dans notre situation c’est que, tout en étant convaincu de l’existence des vertus humaines, je puis néanmoins nourrir des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement du monde que nous redoutons tous. Et ce scepticisme s’explique par le fait que ce n’est pas l’homme qui décide, en définitive, du sort du monde, mais des blocs, des constellations de puissances, des groupes d’États, qui parlent tous une langue différente de celle de l’homme, à savoir celle du pouvoir.
Je crois que l’ennemi héréditaire de l’homme est la macro-organisation, parce que celle-ci le prive du sentiment, indispensable à la vie, de sa responsabilité envers ses semblables, réduit le nombre des occasions qu’il a de faire preuve de solidarité et d’amour, et le transforme au contraire en co-détenteur d’un pouvoir qui, même s’il paraît, sur le moment, dirigé contre les autres, est en fin de compte dirigé contre lui-même. Car qu’est-ce que le pouvoir si ce n’est le sentiment de n’avoir pas à répondre de ses mauvaises actions sur sa propre vie mais sur celle des autres ?
Si, pour terminer, je devais vous dire ce dont je rêve, comme la plupart de mes semblables, malgré mon impuissance, je dirais ceci : je souhaite que le plus grand nombre de gens possible comprennent qu’il est de leur devoir de se soustraire à l’emprise de ces blocs, de ces Églises, de ces organisations qui détiennent un pouvoir hostile à l’être humain, non pas dans le but de créer de nouvelles communautés, mais afin de réduire le potentiel d’anéantissement dont dispose le pouvoir en ce monde. C’est peut-être la seule chance qu’ait l’être humain de pouvoir un jour se conduire comme un homme parmi les hommes, de pouvoir redevenir la joie et l’ami de ses semblables. »