Les élections néerlandaises d’octobre 2025 ont une nouvelle fois confirmé la fracture d’un pays longtemps perçu comme un modèle d’équilibre. Au terme d’un scrutin historiquement serré, le parti centriste et pro-européen D66 de Rob Jetten l’a emporté face au Parti pour la Liberté (PVV) d’extrême droite de Geert Wilders avec quelques milliers de voix d’écart seulement. Les Pays-Bas sortent donc des urnes plus divisés que jamais. Ironie de l’histoire : ces élections anticipées, Wilders les avait lui-même provoquées en claquant la porte du gouvernement en juin dernier. Il espérait un triomphe qui lui donnerait enfin les moyens de gouverner seul. Il subit au contraire un recul net aujourd’hui. Son pari est raté, mais sa base électorale reste solide et les autres partis continuent de refuser toute coalition avec lui.
Cette victoire à l’arraché du centre a valeur de symbole : elle oppose deux visions du monde que l’on retrouve dans la plupart des démocraties européennes aujourd’hui. D’un côté, une société ouverte, pro-européenne et cosmopolite. De l’autre, une nation inquiète, attachée à son identité et à ses frontières, et donc très critique envers l’immigration. Autrement dit, le duel Jetten-Wilders illustre la tension entre les « anywhere » – citoyens du monde, éduqués et mobiles – et les « somewhere », enracinés, attachés à la continuité culturelle et nationale.
Pour comprendre d’où vient cette rupture, il faut notamment remonter vingt ans en arrière, à un double choc qui a brisé le mythe néerlandais du consensus : les assassinats de Pim Fortuyn en 2002 et de Theo van Gogh en 2004. C’est à partir de ces événements que l’écrivain et journaliste néerlandais Ian Buruma a analysé, dans son essai On a tué Van Gogh. Enquête sur la fin de l’Europe des Lumières, la lente désintégration de la tolérance hollandaise.
Fortuyn et Van Gogh : les deux fractures fondatrices
Le politicien Pim Fortuyn fut assassiné en pleine rue en 2002 par un militant d’extrême gauche qui affirma vouloir l’empêcher d’« exploiter les musulmans comme boucs émissaires ». Fortuyn dénonçait ce qu’il appelait l’islamisation galopante de la société néerlandaise, et il fut aussitôt traité par la presse de « nouvel Hitler ». Son discours, provocateur mais argumenté, bousculait une gauche sûre d’elle-même et une droite sans repères.
Deux ans plus tard, en 2004, le réalisateur Theo van Gogh, descendant du peintre Vincent van Gogh, fut assassiné à Amsterdam par un islamiste néerlandais d’origine marocaine, Mohammed Bouyeri, qui lui reprochait d’avoir tourné Submission, un court-métrage dénonçant la soumission des femmes musulmanes à Dieu. L’image de Van Gogh, gisant sur le trottoir, une lettre plantée dans la poitrine, a traumatisé un pays persuadé d’avoir tourné la page de la violence religieuse.
Comprendre une société qui se fissure
Dans son essai, Ian Buruma tente de comprendre ces événements sans simplisme ni jugement moral. Il en explore les racines historiques, politiques, sociologiques et religieuses, et dresse le portrait d’une société qui, croyant avoir trouvé l’équilibre parfait entre liberté et diversité, découvre que cette tolérance n’était qu’un vernis fragile.
Buruma montre comment les « gastarbeiders » (travailleurs invités) marocains et turcs des années 1970, venus temporairement combler le manque de main-d’œuvre, sont devenus une minorité durable mais mal intégrée. Les enfants de cette immigration, écartelés entre deux mondes, se sont retrouvés sans boussole culturelle. Le meurtrier de Van Gogh, Bouyeri, incarne ce déracinement : élevé aux Pays-Bas et formé à l’école laïque, il fut happé par un islam radical au moment où il cherchait une identité claire, une pureté, un sens.
Du multiculturalisme à la crispation identitaire
Le rêve néerlandais du multiculturalisme harmonieux s’est fracassé sur la réalité des ghettos urbains et du ressentiment social. Buruma décrit la montée d’une peur réciproque : les immigrés se sentaient exclus d’un monde qu’ils ne comprenaient pas, tandis que les autochtones voyaient dans ces communautés fermées la preuve d’un échec collectif. Les meurtres de Fortuyn et Van Gogh furent ainsi vécus comme les symptômes d’une même maladie : la perte de confiance dans la société ouverte.
Geert Wilders a su capter cette angoisse et la transformer en force politique. Héritier spirituel de Fortuyn, il a bâti un discours simple et radical : fermer les frontières, dénoncer « l’islamisation », défendre la civilisation occidentale. Ce langage, que Buruma voyait déjà émerger dès 2006, domine aujourd’hui la vie politique néerlandaise et inspire une partie de la droite européenne. Ce qui se joue aux Pays-Bas dépasse leurs frontières : c’est la même rupture qu’en France, en Italie, en Allemagne ou au Royaume-Uni.
Le pays du compromis devenu celui de la méfiance
Pendant des siècles, les Néerlandais se sont vantés d’avoir inventé le « poldermodel », cet art du compromis né de la nécessité de vivre ensemble face à la mer. Mais ce modèle s’est fissuré. Après 2004, explique Buruma, la société s’est scindée en deux visions antagonistes. D’un côté, les héritiers des Lumières, tels la députée dissidente Ayaan Hirsi Ali ou le juriste Afshin Ellian, défendent la liberté d’expression comme valeur absolue, symbole d’une modernité rationnelle et émancipatrice, y compris face aux dogmes religieux. De l’autre, une partie de la population, notamment issue de l’immigration, a perçu ces critiques de la religion comme une humiliation, une offense à la dignité de leur foi et de leur culture.
Peu à peu, le dialogue, fondement du consensus néerlandais, a été remplacé par la peur et la méfiance. Ce pays autrefois cité en exemple pour sa capacité à concilier liberté et respect des différences s’est refermé sur lui-même.
2025 : le miroir du passé
Vingt ans plus tard, les élections de 2025 montrent que la rupture demeure. Rob Jetten incarne la continuité du libéralisme ouvert et pro-européen, Geert Wilders la défiance et le repli. Le pays reste partagé : société cosmopolite contre nation à défendre. Les Pays-Bas d’aujourd’hui sont le miroir d’une Europe qui doute d’elle-même, oscillant entre ouverture et peur du déclin.
Derrière la victoire fragile du centre et la persistance du populisme, c’est finalement le même combat qui continue : celui d’une Europe libre, mais inquiète, qui ne sait plus comment se protéger sans se trahir.