Philosophie

Chomsky contre Foucault ou la justice contre le pouvoir

En 1971, à Eindhoven, peu de temps après les révoltes de Mai 68, deux penseurs majeurs du XXᵉ siècle s’étaient retrouvés face à face pour un débat télévisé qui allait devenir historique. Noam Chomsky, linguiste américain, défenseur d’une conception rationnelle et universelle de l’esprit humain, affrontait Michel Foucault, philosophe français, analyste des rapports de pouvoir et critique des vérités établies. Ce débat, intitulé Nature humaine : justice contre pouvoir, fut bien plus qu’un échange d’idées : il révéla deux visions opposées du monde, de la liberté et de la vérité.

La thèse de Chomsky : une nature humaine universelle

Pour Chomsky, il existait des structures mentales innées propres à l’espèce humaine. L’exemple du langage en était la preuve la plus éclatante : chaque enfant, à partir d’un nombre limité d’exemples, parvenait à maîtriser une langue complexe et cohérente sans éducation formelle. Cette “créativité linguistique” n’était possible, selon lui, que grâce à un appareil mental déjà programmé pour apprendre.

De cette idée découlait une conception universaliste de la justice. Si tous les êtres humains partageaient les mêmes capacités fondamentales, il devenait possible de fonder la morale et la politique sur des principes communs – liberté, égalité, dignité. Dans la lignée des Lumières et de l’anarcho-syndicalisme, Chomsky voyait dans la connaissance rationnelle un outil d’émancipation : une société juste devait libérer les potentialités créatrices de chacun. Pour lui, comprendre la nature humaine revenait à comprendre ce qui rendait l’homme libre.

La réponse de Foucault : le pouvoir derrière la vérité

Foucault, lui, se méfiait profondément du concept de “nature humaine”, qu’il jugeait historiquement construit. Ce que les hommes appelaient “vérité” n’exprimait pas une essence universelle, mais des rapports de pouvoir propres à chaque époque.

Plutôt que de chercher des lois immuables de l’esprit, Foucault voulait analyser les “grilles” de pensée qui, à un moment donné, rendaient certaines choses visibles et d’autres impensables. Le savoir n’était jamais neutre : il organisait, classait, excluait. La liberté elle-même dépendait des structures sociales et discursives qui la rendaient possible. Là où Chomsky voyait une créativité inscrite dans la nature humaine, Foucault voyait une production de discours encadrée par les institutions et les rapports de force.

Un désaccord épistémologique et politique

Leur opposition dépassait la linguistique : elle touchait à la conception même de la vérité et de la politique. Chomsky croyait à la possibilité d’une connaissance objective du monde et à une justice fondée sur la raison. Foucault, au contraire, déconstruisait cette prétention universaliste et montrait comment chaque régime de vérité servait des intérêts particuliers.

Normand Baillargeon, qui analysa ce débat dans Réfractions, soulignait à quel point leurs visions du monde étaient inconciliables. Chomsky incarnait une pensée fondationnaliste, héritée des Lumières, qui reliait rationalité et émancipation. Foucault, lui, portait un anti-fondationnalisme postmoderne, critique des catégories classiques de vérité, de justice et de nature humaine. Là où Chomsky partait de principes universels pour fonder l’action politique, Foucault déconstruisait les structures mêmes qui rendaient ces principes possibles.

Baillargeon reconnaissait la force de la critique foucaldienne, sa capacité à révéler les mécanismes invisibles du pouvoir, à donner voix aux marginalités et à déstabiliser les certitudes. Mais il en soulignait aussi les limites : en refusant toute référence à des valeurs universelles, Foucault rendait difficile, selon lui, toute justification cohérente d’un combat politique. À trop vouloir déconstruire la vérité, on risque en effet de ne plus savoir au nom de quoi lutter. Chomsky, lui, affirmait qu’il fallait garder un horizon moral, même imparfait, pour pouvoir dénoncer les injustices réelles et agir sur le monde.

Justice ou pouvoir : deux visions de la gauche

Ce face-à-face annonçait déjà la fracture qui traverse encore la gauche contemporaine. D’un côté, la gauche universaliste, héritière des Lumières, croit en des valeurs communes et en la lutte contre les inégalités matérielles. De l’autre, la gauche critique, influencée par Foucault, place au centre les rapports de pouvoir, les identités et les minorités.

Un débat toujours vivant

Plus de cinquante ans plus tard, cette confrontation reste donc d’une étonnante actualité. Les questions que les deux penseurs posaient – sur le rapport entre savoir et pouvoir, sur la possibilité d’une vérité universelle, sur le rôle politique de la raison – continuent de traverser nos débats contemporains.

Chomsky reprochait à Foucault son langage trop abstrait et voyait dans sa pensée un risque d’élitisme intellectuel. Foucault, lui, dénonçait la naïveté d’un rationalisme qui se croyait innocent. Entre la clarté rationnelle et la lucidité critique, entre la justice et le pouvoir, le dialogue n’a toujours pas trouvé de synthèse.

Mais pour beaucoup – dont je fais partie -, la position de Chomsky reste quand même la plus féconde. Si l’on refuse l’idée qu’il existe des vérités minimales et des repères moraux communs, toute critique du pouvoir risque de se dissoudre dans le relativisme.

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