Médias

Quand Pierre Carette et Wilfried Martens se parlaient

Le 20 septembre 2003, l’émission Nachtwacht, diffusée par la chaîne de télévision publique flamande VRT, proposait un débat hors du commun, qu’il m’arrive encore de regarder sur YouTube. Celui-ci opposait Pierre Carette, ancien dirigeant des Cellules communistes combattantes (CCC) qui venait de purger une longue peine de prison pour les attentats commis dans les années 1980 au nom de la lutte anticapitaliste – deux pompiers y avaient trouvé la mort –, à Wilfried Martens, le Premier ministre (CD&V) qui avait dû gérer cette vague de terrorisme intérieur. À l’époque, j’avais 18 ans et je venais d’entamer mes études en journalisme à l’université libre de Bruxelles.

Internet n’en était alors qu’à ses débuts : pas de YouTube, pas de réseaux sociaux. Notre écran, c’était encore la télévision. Malgré ses défauts, elle avait une vertu : nous confronter à des idées que nous n’aurions pas forcément choisies, contrairement aux algorithmes d’aujourd’hui qui nous enferment dans des bulles informationnelles. C’était parfois choquant, parfois dérangeant, mais très formateur dans le fond.

Ce débat en est un exemple frappant. Tout semblait opposer ces deux hommes, et pourtant, ils se sont parlé. Pas d’insultes, pas de coupures de parole intempestives. Juste un échange, parfois tendu (« Vous êtes le terroriste », lancé par Martens) où chacun a pu développer ses arguments. On y voyait l’intelligence d’un adversaire politique radical, loin des caricatures actuelles.

Certes, la polarisation existait déjà et la télévision n’a pas manqué de talk-shows tapageurs. Toutes les opinions n’y étaient pas non plus diffusées. Mais certains formats donnaient encore de l’espace à la confrontation intellectuelle. Ces moments, même rares, constituaient des références partagées.

Aujourd’hui, les débats intéressants sont noyés dans un flux d’informations où le clash rapide et la réduction de l’autre à une identité ou une étiquette dominent largement. Cette culture du clash a transformé le débat public en spectacle : il s’agit moins de comprendre ou de convaincre que de « gagner » face caméra, de produire la petite phrase qui fera le buzz ou la saillie qui ridiculisera l’adversaire. Les plateaux télé privilégient désormais les confrontations brèves et explosives, où chaque participant vient avec ses éléments de langage préfabriqués, ses punchlines calculées pour faire mouche sur les réseaux sociaux. Cette logique de l’affrontement spectaculaire appauvrit considérablement la réflexion : elle décourage la nuance, punit l’hésitation intellectuelle, et transforme chaque échange en bataille d’ego où reconnaître la pertinence d’un argument adverse devient un signe de faiblesse.

C’est peut-être cela qui me fascine dans ce débat d’il y a vingt ans : voir deux hommes que tout opposait accepter de se regarder dans les yeux et de discuter Ce geste, en apparence banal, rappelle qu’un vrai débat démocratique commence quand on reconnaît l’autre comme interlocuteur, même dans le désaccord le plus radical.

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