Au début des années 2010, plusieurs de mes connaissances se sont converties à l’islam. Cela m’avait profondément surpris à l’époque. Ces jeunes Bruxellois, issus de familles belges de culture catholique mais peu pratiquantes, semblaient jusque-là éloignés de toute forme de religiosité, comme c’est souvent le cas dans notre société sécularisée. Certains s’étaient convertis pour pouvoir épouser leur compagne musulmane. Mais d’autres, plus intrigants à mes yeux, étaient animés d’une quête de sens. L’islam leur apparaissait comme une voie claire, exigeante, structurante – bien plus que le christianisme flou ou tiède qu’ils avaient entrevu dans leur enfance. Ils y voyaient aussi un rempart solide face au vide spirituel et moral de la société de consommation. Pour mieux comprendre ce phénomène, j’ai donc lu le petit livre du sociologue Henri Lasserre, Le phénomène des conversions religieuses : vers une re-construction de soi ? (ESF, 2016), qui analyse précisément ces trajectoires de conversion.
Ce type de parcours semble de moins en moins exceptionnel. Il y aurait en effet une hausse des conversions religieuses en Occident. Mais que vient donc chercher un individu lorsqu’il change radicalement de religion ? C’est cette question qu’explore Henri Lasserre dans son ouvrage. À travers des entretiens avec des personnes devenues musulmanes, catholiques, protestantes ou bouddhistes, il cherche à comprendre le moment où un individu, en proie à une impasse existentielle, réorganise sa vie autour d’un nouveau cadre spirituel. La conversion, ici, n’est pas une illumination soudaine, mais un lent travail de reconstruction intérieure.
Lasserre distingue plusieurs types de conversion, mais c’est la conversion de rupture qui constitue le cœur de son analyse. Contrairement aux conversions d’opportunité (liées à un mariage, par exemple) ou de retour (où l’on approfondit une foi d’origine jusque-là peu investie), la conversion de rupture implique un changement radical d’appartenance religieuse, une coupure symbolique avec le milieu familial ou culturel, et un profond remaniement identitaire. Elle surgit souvent à la suite d’une crise existentielle – perte de repères, souffrance psychique, sentiment d’errance – qui laisse l’individu en quête d’un ancrage nouveau.
Souvent, la conversion prend racine dans une rencontre décisive. L’individu croise la route d’un croyant ou d’une croyante qui incarne autre chose : une force tranquille, une cohérence de vie, un apaisement qui contraste avec le chaos intérieur qu’il traverse. Cette figure agit comme un déclencheur, un révélateur. Par son écoute, sa présence, sa foi vécue, elle ouvre un horizon, un ailleurs possible. Très vite, le converti est accueilli dans une communauté qui lui offre des repères clairs, une fraternité, une valorisation nouvelle de soi. Ce cadre collectif rassure, porte, structure. Parallèlement, le cheminement s’approfondit par un travail intérieur : lectures, prières, remise en question, relecture de son passé. Il ne s’agit pas simplement d’adopter une doctrine, mais de redonner du sens à son histoire, de transformer une trajectoire éclatée en un récit habité.
Henri Lasserre montre que cette démarche peut être vécue comme une renaissance. La foi devient un outil pour sortir d’identités figées, pour élaborer un nouveau rapport à soi et au monde. Elle offre un espace de réparation et de projection, une « nouvelle famille » avec ses rites, ses valeurs, sa vision de l’existence. Dans certains cas, la conversion agit comme une thérapie informelle, un recours face à l’effondrement intérieur. Mais elle ne peut remplir ce rôle que si elle s’accompagne d’un accompagnement bienveillant et d’une certaine liberté intérieure. Sans cela, elle risque de se refermer sur elle-même, devenant une nouvelle prison. L’auteur reconnaît toutefois les limites de son enquête, essentiellement qualitative : une étude plus approfondie serait nécessaire pour déterminer dans quelle mesure la conversion constitue toujours un facteur de résilience durable.
Mes connaissances, à l’époque, semblaient avoir trouvé leur voie dans l’islam. Leur foi nouvelle leur donnait une fierté, une cohérence, un sens. Mais leur trajectoire m’a aussi poussé à une réflexion plus large. Que dit ce besoin croissant de foi structurante sur l’état de notre société ? Si tant de jeunes adultes en quête de sens se tournent vers la religion, n’est-ce pas le symptôme d’un manque plus profond ? Le cynisme ambiant, l’individualisme exacerbé, la précarité, la perte de repères collectifs et de récits partagés laissent un vide que ni l’école, ni la famille, ni la politique ne semblent capables de combler. Dans ce désert existentiel, la religion réapparaît comme une réponse – parfois salvatrice, parfois dangereuse, selon les formes qu’elle prend.
Le parcours de Bruno Guillot en est une illustration frappante. Plusieurs médias ont récemment relayé le témoignage de cet ancien imam salafiste belge, revenu au christianisme après des années d’engagement dans l’islam radical. Fils de parents non pratiquants, il découvre l’islam à l’adolescence et y plonge avec ferveur, attiré par sa rigueur et son exigence morale. Mais cette quête d’absolu, caractéristique des conversions de rupture décrites par Lasserre, le mène à l’enfermement : derrière l’ordre apparent, il découvre une religion déformée par la peur, les interdits, l’épuisement spirituel. C’est l’image d’un Dieu juge et impitoyable qui s’impose à lui, au point de l’éloigner de toute espérance. Sa sortie du salafisme est alors une seconde conversion – non vers une idéologie nouvelle, mais vers la figure du Christ. Il y découvre la miséricorde, la tendresse, la liberté. Son baptême marque une renaissance : un retour à la foi comme relation, et non comme système.
Le parcours de Bruno Guillot, comme celui de tant d’autres, montre à quel point la question religieuse est inséparable de la détresse contemporaine. La conversion n’est jamais un simple changement de religion. C’est souvent une manière de survivre, de refaire surface, de dire non à une société qui ne propose plus de récit collectif porteur.